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  • Isabelle Fleury

Le laissez-passer A-38

Ce texte sera long. Bienvenue dans la maison qui rend fou! ;) Si vous ne savez pas de quoi je parle, c’est par ici :



Quand j’étais toute petite, je construisais des bureaux avec les gros blocs au sous-sol à la maison. J’y installais mes toutous. Je leur donnais des feuilles et des crayons. J’avais un petit tableau noir. J’enseignais toutes sortes de choses à mes toutous. Ce que je préférais, c’était mettre des collants sur leurs feuilles et y écrire « Bravo! »


Toutefois, ce que je voulais vraiment faire de ma vie d’adulte, c’était écrire. Voir mon nom dans les rayons des bibliothèques. Mais ce n’est pas payant, écrire. Ce n’est pas stable, ça ne paye pas l’épicerie, écrire. Alors je me disais, je vais enseigner. C’est chouette, enseigner. J’aime enseigner à mes toutous.


J’avais six ans.


J’ai toujours aimé l’école. J’ai pensé devenir prof au primaire, puis prof de français au secondaire. S’il y a une matière qu’honnêtement je n’aurais jamais envisagé d’enseigner, c’est bien la musique. Ce drôle d’accident dans ma vie.


Mon parcours en enseignement a été complexe. J’ai commencé à faire de l’aide aux devoirs pendant mes études en musique. Je ne sais pas comment ni pourquoi, mais mon nom s’est mis à circuler parmi les directions d’école pour faire de la suppléance. Ma première suppléance, c’était dans une classe de 3e année. J’ai adoré ça, même si j’avais le sentiment d’être pourrie. Les élèves étaient tellement souriants, curieux et enjoués! Quelle belle humanité! Ils m’ont dit que j’étais super bonne et m’ont demandé si j’allais revenir :)


Petit à petit, j’ai fait mon chemin. Après mon baccalauréat en musique, j’ai travaillé énormément, pour remplacer en musique et dans les classes des titulaires. Je suis allée au bureau de police demander une vérification d’antécédents judiciaires et j’ai passé le test de français du CÉFRANC.


Un jour, un directeur d’école m’a offert un remplacement à long terme dans une classe de 3e année. J’ai accepté. Tous les élèves me connaissaient, j’étais devenue la suppléante attitrée de l’école.


Ça a été mon premier contact avec la maison qui rend fou.


La commission scolaire n’a pas voulu que je fasse le remplacement, parce que je n’étais pas légalement qualifiée pour enseigner.


J’étais à l’accueil de la commission scolaire lorsque j’ai entendu la conversation très émotive dans le bureau d’à côté. J’ai compris qu’on parlait de moi. « Je ne remets pas en cause sa compétence! Mais elle n’a pas son permis d’enseigner! » J’ai senti mon directeur complètement exaspéré, qui faisait tout pour essayer de convaincre la commission scolaire de m’engager.


Au téléphone cette journée-là, mon directeur me parlait d’une voix tremblotante. « Je suis désolé Isabelle. J’ai vraiment essayé. »


Ça faisait déjà longtemps que je travaillais à la commission scolaire, en faisant des suppléances plusieurs jours par semaine. Suite à cet événement, j’ai appris avec stupéfaction que je n’étais pas sur les listes officielles de suppléance. La commission scolaire tolérait seulement que les écoles engagent leurs propres suppléants à cause de la pénurie de personnel. Mon nom avait circulé dans un nombre impressionnant d’écoles, de bouche à oreille seulement.


Pour m’aider à entrer sur les listes officielles, j’ai entrepris des études de deuxième cycle en pédagogie musicale. Une des exigences d’entrée du programme était de détenir un baccalauréat en enseignement de la musique ou une formation et une expérience jugée équivalente. J’ai été acceptée.


Je pensais bien naïvement qu’avec cette formation universitaire de 2e cycle et mes années d’expérience, je pourrais être engagée officiellement par une commission scolaire.


Eh bien non. Ça me prenait absolument un brevet d’enseignement.


Au Québec, ça impliquait de retourner aux études pour faire un baccalauréat de quatre ans. Quatre ans d’études à temps plein pour exercer un métier que j’exerçais déjà depuis des années. Parce qu’évidemment, avec la pénurie de personnel enseignant, je n’ai jamais eu de difficulté à travailler.


J’en ai pleuré un coup, mais j’ai fini par me résigner. Je ne pouvais pas me battre contre ce système-là. Je n’avais pas envie d’avoir des jobines toute ma vie. Je devais obtenir mon brevet d’enseignement.


J’ai trouvé un raccourci : obtenir mon permis d’enseigner d’abord en Ontario, qui serait par la suite reconnu au Québec. Avec mes études et mon expérience, je n’avais que 30 crédits universitaires à faire à l’Université d’Ottawa, au lieu de 120 au Québec. Le choix était facile.


J’ai fait les allers-retours pendant deux ans entre Montréal et Ottawa, tout en enseignant à temps partiel, pour compléter ma formation et mes stages là-bas. J’ai appris beaucoup sur les Franco-Ontariens, et peu sur l’enseignement.


J’ai eu des ennuis avec l’Ordre des enseignantes et enseignants de l’Ontario à propos de ma vérification d’antécédents judiciaires. Voici un courriel envoyé au SPVM, le 22 février 2012 à 22h37. Vous pourrez constater que le port est effectivement au bord de la mer : « Bonjour. J'aimerais savoir si un employeur a le droit de refuser un certificat de bonne conduite émis par le SPVM sous prétexte que mes 2e prénoms n'y figurent pas, compte tenu du fait que mes 2e prénoms ne figurent sur aucune de mes pièces d'identité, y compris mon passeport, ma carte d'assurance sociale, mon permis de conduire, ma carte d'assurance maladie, etc., que je n'ai jamais utilisé mes 2e prénoms et qu'ils figurent uniquement sur mon certificat de naissance. Merci! » Un gentil enquêteur à la District 31 a finalement réglé mon problème en quelques secondes, complètement éberlué par la situation. Je l’en remercie encore!


Il ne me restait plus qu’à réussir le test de français du TECFÉE, et j’en aurais terminé avec la paperasserie! Non?


Avec mon permis d’enseigner de l’Ontario en poche et ma lettre du Ministère de l’éducation du Québec affirmant que ma demande de brevet avait été acceptée, je pensais pouvoir enfin appliquer officiellement dans les commissions scolaires.


Eh bien non. Aucune ne voulait avoir mon CV, tant que je n’avais pas mon brevet d’enseignement. « Mais regardez! J’ai la lettre du Ministère là, qui dit que je vais le recevoir par la poste dans les prochaines semaines! »


Non.


J’ai appris par la bande qu’une petite école cherchait un prof de musique pour un contrat 4 jours par semaine. J’ai contacté directement la directrice. Elle m’a dit qu’elle attendait des nouvelles de la commission scolaire qui devait lui trouver quelqu’un. Quelques jours plus tard, elle m’a rappelée pour me dire qu’elle n’avait toujours pas de nouvelles de la commission scolaire, que j’étais la seule personne qui l’avait contactée, que je commençais le lendemain et qu’elle s’arrangerait avec ses patrons s’ils n’étaient pas contents.


C’est ainsi que j’ai eu mon premier vrai beau contrat en enseignement. C’était chouette.


À part que j’ai été malade pendant 5 mois et qu’on a finalement découvert qu’il y avait plein de moisissures dans mon local sans fenêtre (la directrice a été super et tout le monde a pris la situation très au sérieux).


Quand j’ai reçu mon brevet d’enseignement du Québec, j’étais folle de joie. ENFIN!!! Je pensais naïvement sortir de la maison qui rend fou.


Dès que j’ai fait parvenir mon brevet d’enseignement à la commission scolaire, j’ai été appelée pour des contrats. « Mais je travaille déjà pour vous à 80% dans une école! » Ah oui? Oups. Pardon. La meilleure, c’est quand j’ai pris un congé de maladie et que la commission scolaire m’a appelée pour que je me remplace moi-même. Mais passons.


Je pensais que tous mes problèmes étaient réglés, mais non.


En m’inscrivant à l’Université d’Ottawa, je m’étais dit que, tant qu’à retourner aux études, aussi bien aller me chercher une qualification supplémentaire. J’ai ainsi suivi le programme qui permettait d’enseigner le français au secondaire. C’était pratiquement les mêmes cours que le programme en enseignement du primaire, avec un cours de didactique du français au lieu d’un cours à option, et un stage sur deux en enseignement du français.


À ce moment, j’ai donc un baccalauréat en musique, un microprogramme de 2e cycle en pédagogie musicale, plusieurs années d’expérience en enseignement de la musique et un baccalauréat en enseignement du français, qui comporte un cours de 3 crédits en didactique du français et un stage en enseignement du français.


La commission scolaire m’a inscrite sur la liste d’affectation en enseignement du français au secondaire. Rien pour la musique. J’étais stupéfaite. Peu importe mes études et mon expérience, il fallait respecter ce qui était écrit sur mon diplôme de l’Université d’Ottawa. « Oui, mais… » Non.


J’ai contacté le Ministère de l’éducation. On m'a dit que la décision était à la discrétion de la commission scolaire, et qu'on ne voyait effectivement pas du tout pourquoi on m’empêcherait d’enseigner la musique, puisque j’étais clairement amplement qualifiée pour le faire.


J’ai contacté le syndicat. Apparemment, ça s’est réglé avec de vives discussions. Merci syndicat!


J’étais enfin inscrite officiellement sur la liste de priorité et j’avais légalement accès à des contrats à temps partiel en enseignement de la musique! YÉ!


À partir de là, ça a bien été. (À part mon accident de travail et mon épuisement professionnel dans un autre local sans fenêtre, mais passons. Merci syndicat!) J’ai décroché un poste au retour de mon premier congé de maternité et obtenu ma permanence pendant le deuxième. J’avais demandé si on pouvait être permanent tout en étant à temps partiel. Comme enseignante spécialiste, c’était possible. Ma commission scolaire était la seule de la région à offrir cette possibilité. Alors oui, c’était loin de chez-moi, et parfois je me demandais si je ne devrais pas essayer de travailler plus près. Mais je préférais aller loin et avoir la possibilité de bâtir quelque chose à long terme tout en enseignant à temps partiel.


J’ai réalisé en effet très tôt que si j’enseignais à temps plein, ça détruirait complètement la passion que j’ai pour l’enseignement. J’adore enseigner. Mais j’ai besoin de m’épanouir à d’autres niveaux et d’avoir des projets artistiques professionnels. Actuellement, je veux faire des études supérieures et être présente pour mes enfants. Ça fait de moi une meilleure personne, et une meilleure enseignante.


À la fin de mon congé parental, j’avais hâte de retourner travailler. Je m’étais même portée volontaire pour donner un coup de main en cas de réouverture des écoles pendant la pandémie.


J’ai rencontré ma directrice dans ma nouvelle école, visité mon magnifique local (avec un MUR DE FENÊTRES!!!), emprunté des ressources pour préparer mes cahiers pour mes élèves en septembre. Je suis ressortie de ma petite école où j’allais enseigner à temps partiel les larmes aux yeux, émue et soulagée. « C’est fini », j’ai pensé. « La maison qui rend fou. C’est fini. Je vais être bien ici. Je vais pouvoir m’investir et construire quelque chose. »


Eh bien non.


J’ai appris que la convention collective locale de ma commission scolaire avait changé pendant mon congé parental. Il est devenu extrêmement difficile d’obtenir des congés partiels sans traitement, même pour étudier ou s’occuper de ses jeunes enfants. Pour enseigner à temps partiel dans une école qui a besoin de quelqu’un à temps partiel, je dois maintenant perdre mon poste, ma permanence et mon ancienneté. Choisir un contrat au mois d’août, à la dernière minute, sans jamais savoir si je pourrai retourner à la même école l’année suivante. Et dans l’éventualité où mon syndicat réussirait à convaincre la commission scolaire de m’accorder un congé partiel sans traitement pour l’année 2020-2021, ça ne sera valide que pour l’année scolaire en cours. Je devrai refaire les démarches et m’exposer à un refus à chaque année.


Moi, j’ai juste envie de m’investir à long terme quelque part, et de donner tout ce que je suis capable de donner. Avec passion et enthousiasme. Je n’ai plus envie de monter et descendre les escaliers de la maison qui rend fou. Car il devient épuisant de préserver la passion et le feu qui brûlent en soi, quand on s’enfarge à répétition pour obtenir le laissez-passer A-38.


Je ne sais pas encore ce que je ferai par rapport à mon avenir en enseignement. J’aime enseigner, et je ne suis pas inquiète sur le fait que je trouverai facilement du travail. En temps de pandémie, en tant qu’artiste, je me dis que j’ai bien de la chance malgré tout.


Mais les enfants, dans tout ça? Et la qualité de leur éducation? Au lieu d’avoir une enseignante motivée, stable et surqualifiée en musique, qui aurait pu créer un lien privilégié avec eux, les voir grandir année après année et bâtir des projets à long terme, ils auront quelqu’un de nouveau à chaque rentrée scolaire, qui devra s’adapter à une nouvelle réalité, un nouvel environnement, qui saura qu’il ne sera pas là l’année suivante et que, par conséquent, il ne sert à rien de trop s’investir ni de trop s’attacher.


J’avais oublié. À quel point le système est lourd, écrasant, à quel point il fait tout pour tuer les rêves, les initiatives personnelles et le dépassement de soi. Les mêmes règles, appliquées à tous, de façon unilatérale, sans tenir compte des réalités individuelles, des réalités des écoles, des réalités des différents champs disciplinaires et de la réalité de l’éducation.


J’ai pleuré en disant à mon amoureux « *** que c’est sûr que je vais finir en politique, moi… »


Je n’aurai pas le choix. Je préférerai tout faire pour changer le système plutôt que de me laisser bouffer par lui. Même si je sais bien, au fond de moi, que la politique, c’est encore une autre maison qui rend fou, et que le port est au bord de la mer.


Quelqu’un aurait-il le laissez-passer A-39, comme stipulé dans la nouvelle circulaire B-65?

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