• Isabelle Fleury

Qui sont ces personnages qui hantent le cerveau de la fée?

Essai critique en quatre acte


Travail universitaire dans le cadre du cours LIT2250 - Atelier d'écriture 1, UQÀM, 18 décembre 2020


 

ACTE I

La Mort


Dans l’aire pariétale postérieure



FANTÔME DE MARIA : T'aurais pu me garder en vie. Ça aurait pu être une tentative de suicide.


LA FÉE : J'y ai pensé. Mais c'était pas cohérent. Y a beaucoup de personnages qui meurent. J'ai même tué une enfant!


MARIA : T'es cruelle!


LA FÉE : Je l'ai pas tuée pour vrai! C'est symbolique. (stupéfaite) C'est... symbolique...


LA MORT : Tu vois? Même la fillette que tu as tuée en écrivant, c'est toi.


LA FÉE : Zut! Tout d'un coup mon histoire me semble tellement poche!


LA MORT : Arrête. C'est une histoire magnifique. C'est la tienne. Racontée à ta façon. Avec ta magie. Ta magie unique de fée. Fais-toi confiance.



Pour un atelier d'écriture, je pensais inscrire mon personnage de la Mort sur un site de rencontre et lui rédiger une petite annonce. Elle m'a cependant clairement fait comprendre que ma tentative était vaine, puisque la Mort finit toujours par tuer tous les humains qu'elle rencontre. De toute façon, a-t-on besoin de compagnie quand on a soi-même plusieurs visages et qu'on peut être partout à la fois?


De confidences en confidences, certaines très inspirantes d'ailleurs, j'ai découvert une vérité bouleversante. Je me doutais bien que les personnages principaux de mon projet de théâtre musical représentaient des parties de moi. Après tout, « le personnage n'est pas une simulation d'un être vivant. C'est un être imaginaire. Un ego expérimental(1) ». Je « [nourris mon] oeuvre de [ma] vie et de ceux qui la traversent(2) ». Mais la Mort?!


LA MORT : Tu m'as connue trop jeune.


Telle Anne Shirley dans son orphelinat(3), j'ai dû m'inventer un monde où m'évader d'une réalité violente. Mes neurones échafaudaient mille et une histoires, mes doigts fabriquaient des jouets, écrivaient des livres et frétillaient sur ma flûte, mes pieds dansaient. J’étais une fée.


J'ai dû apprivoiser la Mort pour la rendre moins menaçante. Plus douce. Elle faisait partie de mon quotidien. Voilà pourquoi je suis capable, aujourd'hui, de la dépeindre sans peur, sans colère et sans haine.


LA FÉE : Je ne sais pas si je serais devenue une fée, sans toi...


LA MORT : Je ne t'ai pas donné le choix... pour survivre... tu devais nous transformer toutes les deux...


Dans mon imaginaire, la Mort est un personnage splendide et hors du commun. « Une poupée façonnée à l’aide de mots(4) » et de musique. Les possibilités créatrices l'entourant sont infinies. Une écriture vocale virtuose, des harmonies complexes et déroutantes, des procédés d’extension du corps, des jeux d’éclairage et de mise en scène… Mes méninges remuent d’euphorie juste d’y penser!


LA MORT : Je serai partout sur scène!


LA FÉE : Ce sera spectaculaire! Le public sera surexcité à chacune de tes apparitions!


 

ACTE II

Vivianne


Dans le cortex prémoteur



LA FÉE : (en langue signée) Ce qui est bien dans un essai littéraire, c'est que je peux m'exprimer parfaitement en langue des signes!


VIVIANNE : (en langue signée) C'est sûr que c'est pratique! Par textos, ça prendrait plus de place!



J’ai toujours trouvé les langues signées fascinantes. Le corps qui chante. Le projet d’apprendre la LSQ reposait au fond d’un tiroir dans mon crâne. J’ai eu besoin de Vivianne pour me motiver à ouvrir la commode.


Vivianne, c’est la fille en moi qui a l’impression d’être une extraterrestre partout. Elle est brillante, créative, talentueuse et originale. Le regard qu’elle pose sur le monde est unique et surprenant pour son entourage. Sa différence l’isole, mais elle est heureuse, joyeuse, rayonnante, entourée de ses idées et de ses personnages imaginaires. Elle invente, écrit, dessine et aime les gens. Elle désire s’en approcher, les connaître et les comprendre. Mais… c’est difficile!


VIVIANNE : (en langue signée) Tu as poussé cette difficulté de communiquer à l'extrême. Tu as créé un personnage qui parle carrément une autre langue, et pas n'importe laquelle!


LA FÉE : (en langue signée) Une langue capable de crier en silence!


J’ai longtemps hésité avant de rendre Vivianne sourde. Ça me faisait peur. J’avais toujours senti qu’elle s’exprimait par la danse et la musique. Je craignais de perdre son essence si elle n’entendait pas. Mais je devais, comme le souligne Kundera, « aller jusqu'au bout de sa problématique existentielle(5) ». En plongeant dans son univers, j’ai réalisé que la langue des signes est simplement… une langue. Avec sa structure, ses codes, sa grammaire, ses expressions et sa culture. Musicalement, je dois la traiter comme n’importe quelle autre. Évidemment, c’est embêtant d’écrire une langue non-écrite. Ça donnera des partitions codées du genre « fille 3-aider-2(6) ». Apprendre la LSQ sur Zoom est tout de même difficile. Si je continue ma formation, c’est uniquement parce que Vivianne me tape constamment dans la tête pour que je persévère malgré la pandémie. Je me sens un peu comme ces écrivains qu’Annie Dillard décrit, « qui lancent les bras au ciel avec désespoir parce que leurs personnages "ont pris les Commandes"(7) ». Houellebecq serait bien plus dur avec elle : « C’est comme faire une expérience où tu nourrirais des parasites, des créatures dans ton cerveau où tu les laisses se développer(8) ».


VIVIANNE : (en langue signée) Pff! Un parasite! J’ai tellement hâte! Avec le marimba et les percussions urbaines!


LA FÉE : (en langue signée) Et le choeur!


 

ACTE III

Gabriel


Dans l’aire de la motricité du langage



GABRIEL : Viens! On va taper sur des poubelles!


LA FÉE : (un chariot volant contenant plusieurs objets la suit) Regarde! (elle pointe le chariot avec frénésie) J’ai un balai, des ballons, des casseroles, des tasses, des sacs de plastique, des ustensiles, des clés, des... (elle s'interrompt et fixe Gabriel)


GABRIEL : (il rit avec un air légèrement inquiet) Quoi?


LA FÉE : Tu pourrais lancer la vaisselle du ciel en volant sur le balai! Ça ferait beaucoup de bruit et ça serait impressionnant!



Pour éviter le « syndrome du bonhomme en carton(9) », Dominic Bellavance recommande dans son guide Comment écrire plus de créer une distribution pour ses personnages. J’ai pensé que ça m’aiderait à cerner Gabriel, qui donne du fil à retordre à mes cellules grises. Il semble être un genre de mélange entre Boucar Diouf, David Goudreault et Sol Zanetti. Je découvre Gaston Miron ces jours-ci et je trouve aussi que ça lui va bien. Bref, Gabriel, c’est un type curieux, souriant, intelligent, extraverti, enjoué, engagé socialement et qui aime jouer avec les mots et les idées. C’est la partie de mon cortex préfrontal qui est révoltée contre les injustices et qui sait qu’elle se lancera éventuellement en politique, même si elle trouve ce métier ingrat et dévalorisé socialement.


Je me suis inspirée de la démarche de Jennifer Lee pour approfondir ses personnages de la Reine des neiges(10) et j’ai fait passer à Gabriel des tests de personnalité et d’orientation professionnelle. Je ne sais toujours pas quel métier il peut bien exercer. Je l’imagine donnant des conférences et prendre plaisir à parler en public. Il est « une figure possible de [ma] personnalité, une potentialité [que j’ai] plus ou moins développée dans la réalité(11) ».


Ce que j’adore de Gabriel, c’est qu’il se laisse guider par ses sentiments lorsqu’il rencontre Vivianne. Sa surdité la rend simplement elle-même, donc fantastique! Il l’accepte telle qu’elle est et déborde d’enthousiasme à l’idée d’apprendre une nouvelle langue pour mieux communiquer avec elle. Et Gabriel…


FANTÔME DE MARIA : C’est mon frère.


Une belle surprise de la part de ma psyché, car la personne qui a mis si tôt la Mort sur mon chemin, c’est…


LA MORT : Ton frère.


LA FÉE : Je devais réparer cette relation-là. J’ai créé Gabriel.


 


ACTE IV

Maria


Dans le système limbique



FANTÔME DE MARIA : C'est un essai... Tout est permis... S'il te plaît...


LA FÉE : Es-tu sûre? Ce sera un long combat, Maria. Ça te prendra des années... Tu es sereine, maintenant...


FANTÔME DE MARIA : Et tout s'est éclairé. Je vais parler. Chercher de l'aide. Je vais y arriver. Pour Olivier.


La Fée insère sa main au creux de son coeur et en sort un tourbillon de magie. Des milliers d'ombres se glissent autour de Maria, lui attrapent les jambes, les bras, la tête… Elle est ensevelie...


LA MORT : (curieuse, à la Fée) Comment as-tu fait?


LA FÉE : (à la Mort) C'est mon univers. J'y suis plus puissante que toi.


MARIA : (la voix étouffée, à peine perceptible) J'avais oublié... à quel point...


LA FÉE : Une ombre à la fois, Maria. Je suis là. Je vais t'aider. On va tous t'aider. Trouve ta raison de vivre. Et accroche-toi.


Maria rampe péniblement jusqu'au berceau d'Olivier et s'y agrippe de toutes ses forces. Une première ombre disparaît.


Maria, c'est moi qui emprunte un autre chemin. Je connais ses ombres par coeur. À travers Maria, « se formulent et s’objectivent des problèmes vécus, des expériences intimes qui ne parviennent pas […] à s’exprimer autrement(12) ». Comme si elle « avait pris vie de façon indépendante afin de se présenter comme un Alter Ego(13) » que je « transpose dans [mon] oeuvre afin de [m’en] libérer(14) ».


Je n'aurais jamais pu écrire son histoire si je m'étais suicidée à 11 ans. N'existe-t-elle pas simplement pour me prouver que j'ai pris la bonne décision? Ça aurait donné quoi qu'on trouve mon petit corps d'enfant pendu à un arbre?


LA MORT : Rien.


LA FÉE : Ça n'aurait pas été très magique.


« Quels combats faut-il mener pour parvenir à sortir de soi quelques vérités?(15) » Je ne supportais pas l'idée que la haine ait raison de moi. Je voulais leur prouver qu'ils avaient tort. Que malgré la violence, les insultes et les menaces, je ferais de belles choses pour l'humanité. Ça a toujours été mon grand rêve d'enfance.


LA MORT : Je suis désolée de faire partie de toi. Ça n'aurait pas dû arriver.


LA FÉE : Mais c'est arrivé. Tu es un des personnages qui hantent ma tête maintenant. Tu seras toujours là.


Un silence.


LA MORT : (elle rigole) La Mort sur un site de rencontre? Sérieusement?!


 

(1) Milan Kundera, L’art du roman, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1986, p. 47.


(2) Gilles Perron, « Ces vies qu’on raconte », Québec français, no 125, printemps 2002, p. 41. Tiré de https://www.erudit.org/en/journals/qf/1900-v1-n1-qf1385560/59573ac.pdf


(3) Lucy Maud Montgomery, Anne of Green Gables, New York, Modern Library, [1908] 2008, 287 pages.


(4) Roch Turbide, « Le personnage : un élément d’appréciation parmi d’autres », Québec français, no 157, printemps 2010, p. 63. Tiré de https://www.erudit.org/fr/revues/qf/2010-n157-qf1503646/61517ac.pdf


(5) Milan Kundera, 2006, p. 49.


(6) « Elle t’aide ».


(7) Annie Dillard, En vivant en écrivant, Paris, Éditions Christian Bourgeois, coll. « 10/18 », 1986, p. 25.


(8) Houellebecq dans Raphaël Baroni, « Comment débusquer la voix d’un auteur dans sa fiction ? Une étude de quelques provocations de Michel Houellebecq », Arborescences, no 6, septembre 2016, paragr. 5. Tiré de https://www.erudit.org/fr/revues/arbo/2016-n6-arbo02664/1037505ar/


(9) Dominic Bellavance, « Truc 20 – Créer une distribution pour les personnages », Comment écrire plus, Québec, Dominic Bellavance, 2018, p. 207.


(10) Matt Grobar, « ‘Frozen 2’ Director Jennifer Lee On Crafting Sequel, Her Vision As Disney Animation’s Chief Creative Officer & The Opportunities Presented By Disney+ », Deadline, Hollywood, 31 décembre 2019. Tiré de https://deadline.com/2019/12/frozen-2-director-jennifer-lee-chris-buck-disney-interview-news-1202812962/


(11) Raphaël Baroni, 2016, paragr. 7.


(12) Bernard Lahire, « Épilogue : Formes, Propos, Interprétations », Franz Kafka : Éléments pour une théorie de la création littéraire, Éditeur La Découverte, 2010, p. 584.


(13) Mélissa Boisvert, « Le double fictif ou le jeu des fluidités », Québec français, no 173, 2014, p. 36. Tiré de https://www.erudit.org/fr/revues/qf/2014-n173-qf01579/72932ac.pdf


(14) Ibid.


(15) Bernard Lahire, 2010, p. 587.

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